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Petit commerce transfrontalier : Rien à déclarer (ou presque)

January 18th, 2012 | ,

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Goma et Gisenyi sont deux villes frontalières liées par un commerce qui ne date pas d’hier. Ceux qui y font des affaires sont confrontés à une série de problèmes allant de l’agression aux taxes en tout genre. Chronique d’une relation de voisinage complexe.

À la frontière, plus de 60 pour cent des commerçants sont rwandais, et ce sont principalement des femmes.

Pour aller vendre leurs produits à Goma, elles passent la frontière chaque matin avec des produits manufacturés ou agricoles comme de la viande d’élevage, du poisson, des volailles, des fruits, des légumes, des céréales, de l’eau et des boissons alcoolisées ou encore du carburant.

Dans l’autre sens, les marchands congolais exportent des boissons, des liqueurs, des pagnes, des fripes, des bijoux en or, mais aussi des bananes, des haricots et des fournitures scolaires.

Le commerce transfrontalier entre la RDC (République Démocratique du Congo) et le Rwanda existait déjà au temps de la colonisation du belge.
Il a pris de l’ampleur en 1998, avec l’apparition du groupe rebelle Rassemblement Congolais pour la Démocratie (RCD).

Au beau milieu de ces échanges, circulent aussi des devises.

Avant de repartir, les Rwandaises s’approvisionnent en espèces au grand marché de Goma Virunga plutôt que de changer leur monnaie à perte, car le franc congolais est de valeur inférieure au franc rwandais.

En revanche, les Congolais rentrent souvent avec des dollars américains.

Les deux pays sont membres à part entière de la Communauté Économique des Pays des Grands Lacs (CEPGL).

Pourtant, « qu’ils soient rwandais ou congolais, les commerçants sont confrontés à des difficultés à chaque passage », observe Laurent Nyange, qui s’intéresse aux activités du petit commerce local pour l’organisation non-gouvernementale Search for Common Ground.

Deux frontières officielles séparent Gisenyi et Goma : la petite et la grande barrière.

C’est à la première que les commerçants traversent matin et soir, car à la seconde ils craignent de devoir payer taxes et impôts à la douane.

Côté congolais, il faut franchir de nombreux obstacles : police des frontières, bureau de direction générale des douanes et accises (DGDA), Direction générale de migration (DGM), Bureau d’hygiène à la frontière, Office congolais de contrôle (OCC) et autres formalités liées à la sécurité.
Pour échapper à ces tracasseries, ou par ignorance, « certaines femmes se retrouvent victimes de demandes de rançons, voire de saisies des biens », explique Gogo Kavira, présidente du Collectif des associations féminines pour le développement du Congo (CAFED).

« De leur côté, les douaniers ont leurs propres problèmes à gérer, à commencer par le manque d’équipements. »
Côté rwandais, le redouté sentier « makoro » (« hors-frontière » en swahili) attend les commerçantes qui « prennent le risque d’être violées et de voir leurs biens pillés », selon Suzanne Ruboneka, une Rwandaise fine connaisseuse de la zone frontalière.

« Finalement au marché de Goma, elles font peu de bonnes affaires, tant la corruption leur coûte cher. Pour les mères seules avec une famille à charge en particulier, ce trafic entre est un vrai casse-tête »

Wivine Mujinga, une Congolaise, déplore à son tour : « On nous taxe pour chaque article à vendre et on nous demande des frais supplémentaires. Parfois, on nous confisque même des marchandises. Sans parler des humiliations et des intimidations. »

Les marchandes rwandaises doivent aussi faire face à ces difficultés avant de pouvoir aller vendre leurs produits à Goma.

« Ce type de marché parallèle n’existe pas au Rwanda. À Gisenyi, les Congolaises ne pratiquent pas le commerce en public comme les Rwandaises de Goma », remarque Wivine Mujinga.

Les commerçants masculins s’intéressent davantage aux minerais et ils gagnent trois fois plus que leurs homologues féminins avec leur petit commerce.

Bien que le Rwanda et la République Démocratique du Congo aient été en guerre jusqu’en 2002, ces échanges commerciaux font vivre des milliers de familles de part et d’autre de la frontière.

Le phénomène du commerce transfrontalier s’observe aussi au Sud-Kivu.

C’est lui qui permet à Bahati Sidonia, une commerçante au marché de Kadutu à Bukavu, le chef-lieu de la province, de gagner sa vie depuis vingt-quatre ans.

« Malgré la fin du conflit entre le Rwanda et la RDC, je pense que les commerçantes rwandaises évitent de s’approvisionner dans cette ville pour éviter les soucis posés par la douane congolaise », explique-t-elle.

« Mais je vois bien que des Rwandais sans emploi traversent chaque jour la frontière pour trouver du travail. »

Compte tenu de sa production agricole, de l’abondance des articles à bas prix et des moindres soucis aux douanes par rapport au voisin congolais, le Rwanda est un débouché sûr pour les marchands congolais.

L’histoire de Sidonia, qui a réussi à acheter une parcelle de terre pour y construire la maison où vit toute sa famille, offre à cet égard un bon exemple des retombées directes de ces opérations commerciales.

L’investissement quotidien des marchands varie de $ 3 (CDF 2 700) à $ 50 (CDF 45 000).

Pour certains, les affaires marchent bien. Une fois réglés les frais liés à l’alimentation et aux produits domestiques, grâce à leurs revenus, ils parviennent à scolariser leurs enfants sur la durée, estime Wivine Mujinga.

Moyennant paiement d’une cotisation individuelle journalière de CDF 1000 ($ 1,1), les commerçants ont constitué des groupes de solidarité regroupant 10 à 15 personnes, qui leur permettent de partager leurs expériences, voire d’augmenter leur capital.

« L’activité de ces femmes est un apport économique pour le pays qui n’est pourtant pris en compte nulle part pour l’instant », constate Suzanne Ruboneka.
« C’est pourquoi un projet d’association professionnelle devrait bientôt voir le jour pour intégrer les membres de ce réseau commercial informel à un système de micro-finance. »

Afin d’éclaircir leurs conditions de travail, les femmes du commerce transfrontalier veulent établir un lien avec la Communauté Économique des Pays des Grands Lacs (CEPGL) qui faciliterait le dialogue et les échanges, et créerait un réseau régional de professionnelles.

Car elles sont moins de 200 à passer chaque jour légalement la frontière, un nombre infime comparé à celui des femmes qui passent illégalement.

À la CEPGL, Francine Nzobonimana, chargée du genre, le reconnaît : « Certains textes régissant les échanges économiques dans les trois pays de la région sont obsolètes et auraient besoin d’être révisés pour se trouver en phase avec la réalité. Les commerçantes jouent un rôle important dans le secteur socio-économique, non seulement entre Goma et Gisenyi, mais également dans les corridors Bukavu-Cyangugu, Kamanyola-Rusizi et même Uvira-Bujumbura. Si elles avaient une meilleure connaissance des textes juridiques régissant l’économie de la CEPGL, elles gèreraient sans doute mieux leurs affaires et feraient davantage fructifier leur capital. »