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Le sale prix de la reussite (Goma, fevrier 2012)

March 10th, 2013 |

CORRUPTION

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Les observateurs du secteur éducatif s’inquiètent face aux effets de la corruption dans les écoles de Goma : elle affecterait jusqu’à la qualité de l’enseignement.  Les salaires insuffisants des enseignants, qui peinent à arrondir leurs fins de mois, sont jugés responsables du phénomène de corruption qui entâche l’enseignement  en République Démocratique du Congo, RDC, et en particulier à Goma, chef-lieu de la province du Nord-Kivu.

La corruption se développerait sous toutes ses formes, parfois avec la complicité des parents et des autorités hiérarchiques. « Soixante pour cent des établissements scolaires de Goma sont concernés, » estime Jean-Luc Baeni Ndalaitse, président du syndicat des enseignants du Congo, SY.E.CO.

En réalité, des échos en provenance des quatre coins du pays permettent de penser que la corruption ronge le secteur de l’éducation partout en RDC.  Cette pratique s’expliquerait notamment par les maigres sommes que l’État verse à ses enseignants, estiment les observateurs qui relèvent ce phénomène.

Aujourd’hui, un professionnel reçoit de  35  à  45 Euros (CDF 45 000-55 000) mensuels selon son niveau d’enseignement. Mais les salaires ne sont ni garantis, ni réguliers. « La corruption en milieu scolaire était moins répandue à la belle époque,» se souvient avec nostalgie Roger Ndibwami, préfet des études de l’Institut de Goma, INSTIGO, en référence à la période 1978-1985.

Selon lui, un professeur de niveau secondaire touchait alors plus de 780 Euros (un million de CDF) par mois. Aujourd’hui, le barème salarial fixé par Kinshasa est largement inférieur. Il pense que certains professeurs recourent à la corruption pour joindre les deux bouts du mois, et assure ne jamais tolérer une telle pratique dans son propre établissement.  

Les étudiants ont bien peu de choses à offrir. À demi-mot, ils livrent ce qu’exigent les fonctionnaires corrompus contre une mention satisfaisante : des enveloppes de billets, mais aussi des sacs de farine ou de charbon de bois, ou de menus services.

Une forme répandue de corruption garantit de bonnes notes contre des faveurs sexuelles, des trafics d’influence, des dessous de table ou une somme exorbitante pour s’inscrire à un examen ou dans la classe supérieure. Sur invitation de professeurs, des jeunes filles du secondaire seraient même invitées à fréquenter des hôtels– luxueux de préférence.

À l’université, il y aurait des étudiants pour jouer les entremetteurs au profit de professeurs en quête de ce type de rendez-vous.

L’arrangement d’une transaction leur permettrait de rapporter, si elle est jugée satisfaisante, quelques points à leur propre cursus. Aminata*, élève de 5ème année de Goma, réchappe juste d’un piège tendu par son professeur, qui a tenté de la forcer à des rapports par l’entremise du professeur titulaire de la classe.

Celui-ci a tenté de la convaincre de se rendre au domicile du professeur pour soi-disant approfondir le cours, raconte-t-elle. « Mieux vaut échouer et redoubler, plutôt que de se prostituer, » dit la jeune fille, qui a préféré recommencer son année dans un autre établissement.  

Il se trouve des familles pour appliquer et soutenir cette pratique, explique Zacharie Nzeza Kabene Rwangano, gestionnaire de la sous-division urbaine de Goma. Kaza Nobya*, dont le fils est en 5ème année dans un institut de Goma, fait partie des parents qui entretiennent ce système : « Je corromps les professeurs sans me gêner. J

e donne la somme d’argent qu’ils me réclament pour qu’il réussisse aux examens de la deuxième session et passe dans la classe supérieure, soit  37 Euros (CDF 7000) au professeur de mathématiques et  15 Euros (CDF 19 000) au professeur d’anglais.

Et si jamais le préfet s’y oppose, je menace de le ridiculiser en répandant toutes sortes de mensonges à son sujet, » dit la mère de famille. Face à de tels comportements, des voix s’élèvent dans la société civile pour dénoncer une complicité nuisant au système éducatif congolais tout entier.

« Pourquoi les parents n’incitent-ils pas leur progéniture à étudier au lieu de chercher des moyens illégaux pour obtenir de bonnes notes ? » s’insurge Jeannot Kandolo Kassa, conseiller du parlement d’enfants du Nord Kivu.  « C’est aux autorités d’ouvrir la voie, » plaide Justin Kibanja, qui enseigne la chimie à l’Institut Kimbilio.

« La corruption est un problème éthique. Comment la combattre si les responsables eux-mêmes donnent un mauvais exemple ? La lutte contre ce phénomène doit partir d’en haut pour gagner les enseignants, les parents et les élèves. Elle ne donnera des résultats que si la hiérarchie se résout à un changement complet d’attitude, » poursuit l’enseignant.  

« Une enquête est actuellement menée au ministère de l’enseignement sur les cas portés à sa connaissance afin de donner un sérieux coup de balai à ces pratiques. Elle devrait aboutir à la présentation des suspects devant la justice, s’ils sont liés par contrat avec l’Etat, » commente Lambert Mende, ministre de l’Information, des Communications et des Médias.

« Le gouvernement prendra des mesures pour l’exemple, elles pourront être à la fois administratives (renvois, suspensions) et judiciaires (jusqu’à la prison). Puis ce sera à la justice de se prononcer de façon indépendante,» ajoute le porte-parole du gouvernement.

Jean-Paul Lumbulumbu, coordinateur du réseau d’actions citoyennes pour la démocratie (RACID) veut faire de la lutte contre la corruption en milieu scolaire son cheval de bataille : « Tous les auteurs de corruption seront désormais traduits en justice, » assure-t-il.

Pour servir cette ambition, le RACID et l’Office de bonne gouvernance ont lancé un programme anti-corruption dans le Nord-Kivu. Il doit s’étendre à l’ensemble du pays.

Des ambassadeurs épaulés par des comités de surveillances locaux devraient être élus dans chaque province. Mika Mpiana, ambassadeur de lutte contre la corruption en milieu scolaire à la tête de ce projet, estime que l’éducation est un secteur particulièrement touché.

Selon lui, ce phénomène est responsable de la baisse de la qualité de l’éducation en RDC. Bien que les actions de l’Office de bonne gouvernance ne semblent pas encore avoir porté leurs fruits, Jean-Paul Lumbulumbu poursuit son combat avec conviction et optimisme.

« Les enseignants verront la situation tourner à leur avantage s’ils restent fermes et font pression sur le gouvernement,» pense le président du SY.E.CO, Jean-Luc Baeni Ndalaitse, qui compte s’appuyer sans délai sur ce projet anti-corruption.